CONNEXION

L'acte politique ordinaire

par sathya

Le 13 Octobre 2010


Un homme debout face à une tribune. Il déclame son discours préparé par un autre spécialiste. D'autres l'applaudissent.
Un homme assis sur un banc. Comme ces anciens qui s'emparent du mobilier urbain. Investissant ainsi l'espace public.
Quel rapport peut-il exister entre un homme politique professionnel et ces anonymes qui exploitent de manière ordinaire l'espace public ? Qui habite qui ? Qui habite quoi ?

On peut considérer que l'homme à la tribune maintient une finalité individuelle. Il agit pour lui, dans une logique de carrière politique. La professionnalisation d'un tel acte est indéniable. Il s'agit d'un processus rationnel qui lui sert à trouver une légitimité.

Dans ce contexte, que peut être un acte politique ordinaire ? S'oppose t il à une forme de politique professionnelle? Pour comprendre ce qu'est un acte politique ordinaire, il faut recontextualiser l'usage de l'espace public que l'on peut avoir.

Peut-on définir comme acte politique ordinaire le fait d'occuper de manière régulière l'espace public réglementé, quantifié, déserté ?

Occuper un lieu pour en redéfinir le sens est une autre manière de faire de la politique. Il ne s'agit pas d'en conserver la signification imposée pour s'appuyer dessus lors d?un discours ponctuel. Mais plutôt, il importe de faire chose commune pour modifier l'usage, exposant une multitude de singularités, redéfinissant notre conception du lieu. Cette manière de créer du commun se réalise de façon implicite, ordinairement. On génère des habitudes, des formes de vie, on les place dans de nouveaux contextes. Cela avec une constance certaine, très loin des médiatisations spectaculaires de figures professionnelles,  qui ont pour fonction de maintenir les spectateurs dans un état de passivité. Agir et interagir avec l'espace public est une forme de recherche, d'expérimentation, ou l'acte politique est continuellement redéfini.

Oui, différentes pratiques d'un lieu peuvent produire de la polysémie et par là constituer une action politique. La vie de la cité ne peut pas se résumer aux querelles de pouvoir du haut. L'acte politique ordinaire ne nie pas ces querelles de pouvoir et l'impact qu'elles peuvent avoir sur la définition du politique. Simplement, la politique ce n'est pas que cela. C'est aussi agir sur son environnement, sur ce qui nous entoure, le proche.

Regardons maintenant le nouveau mobilier urbain pour comprendre que l'espace public peut devenir un non lieu, un lieu où l'individu est cloisonné, séparé, isolé. Place à la chaise publique inamovible ! Au-delà de la simple volonté des municipalités d'exclure les sans abris de l'espace public, il y a derrière cela une individualisation des pratiques de l'espace public. Ainsi sommes-nous condamnés à nous poser, certes, tranquillement, mais seuls ?

Une personne assise sur un banc, qu'opère-t-elle sur l'espace public ? Est-ce là un acte dénué de sens politique ? Cette personne agit ordinairement, certes. S'assoir sur un banc dans l'espace public est un acte de la vie de tous les jours. Et pourtant, face au changement en cours dans l'espace public, l'investir de sa seule personne, ne suffit certainement pas à former une action politique suffisamment pertinente. S'exposer seul, c'est sans doute participé d'un certain désœuvrement sans produire de transmission, de relation.

Cependant, une exposition ordinaire plurielle, lorsqu'elle est réévaluée, est bien plus innovante et productrice de nouveaux sujets du politique que d'énoncer un discours.

La régularité de l'investissement de l'espace public est une clé essentielle pour constituer un acte politique. La régularité constatée lors d'actions ordinaires prend une position physique dans l'espace public. Occuper de façon constante cet espace c'est d'abord exposer son corps. Si cette action est réalisée conjointement avec d'autres, il s'agit d'une exposition collective. Par le simple fait, sans rechercher à conserver une voie d'appropriation d'autrui, cette prise de position ne maintient pas un cadre d'expression fixé par une personnalité représentante. L'expression est produite par l'occupation physique d'une multitude de singularités transformant l'usage habituel de l'espace.

La prise de position physique est primordiale. Être présents, ensemble, aussi différents pouvons-nous être, c'est là l'important. Il nous faut expérimenter le fait d'être ensemble sans laisser une organisation réactionnaire récupérer notre voix. Et faire le jeu de la différence, c'est occuper l'espace public de façon constante et régulière pour exposer nos singularités propres et servir des intérêts collectifs.

Le caractère ordinaire d'un acte n'exclut pas son caractère politique, c'est ce qui le constitue en tant que tel. Investir l'espace public en s'asseyant sur un banc n'a rien d'un acte spectaculaire comme peut l'être un discours d'un professionnel de la politique. L'ordinaire s'oppose ici au spectaculaire. La multitude de singularités actives, elle, s'oppose au cloisonnement contemplatif du professionnel médiatique.


Fabien Steichen et Sathya Flory pour la rédaction de cet article.



sathya

1 commentaires

Elle a dit:

Le 28 Novembre 2011

J'ai beaucoup aimé cet article : merci pour ces réflexions !

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politique
espace public
ordinaire
légitimité politique