CONNEXION

L'autorité du don

Peut on échapper à l'autorité produite par le don ?

par fabien steichen

Le 26 Septembre 2010


Je vais partir d'un cas très simple : une multinationale offre ses glaces au coin de la rue dans l'interet que vous achetiez ensuite ses produits. Il y a dans cet acte, une forme d'autorité, mais vouloir la combattre en suppose une autre.

Deux formes d'autorités s'opposent lorsque l'on parle de capitalisation et de donation: le premier type est une autorité qui ne se constitue pas dans le premier niveau de transaction mais à partir du deuxième. Contrairement à l'autre forme d'autorité ou une supériorité est détenue par celui qui donne le plus, une législation est instaurée pour établir une justice d'échanges. L'autorité est alors à celui qui parvient, lors de plusieurs niveaux d'échanges, à capitaliser un bénéfice par la maîtrise des critères législatifs en étant légitimé par cette forme de justice.

Lorsque le second type d'autorité se fonde sur le don du capital accumulé, le premier se fonde sur la capitalisation même.

Le don d'objets servant à faire un monde, par exemple lorsqu'une firme distribue gratuitement ses produits aux passant, est inscrit dans une tradition ou le contre don est appelé. L'ambivalence fonctionne lorsque le don gratifie le donataire et que celui ci enclenche un processus de consommation du produit offert.

Le procédé est tout autre lorsque l'objet, au lieu de participer à la construction d'un monde, le déconstruit et l'observe strate par strate. Cela lorsque le produit offert se contente de déconstruire sans participer d'une quelconque fabrication mettant ainsi en fonctionnement un processus de valorisation de connaissances individuelles.

La capitalisation de signes participant à la reconnaissance d'un individu comme appartenant à tel ou tel monde produit une forme d'autorité via la cohérence ou la justesse de ce que nous exemplifions. L'autorité se constitue en fonction de notre capacité à pouvoir faire correspondre de manière cohérente les signes que nous exemplifions et le monde auquel on se réfère.

L'esprit de l'objet est sa capacité de faire appartenir celui qui le possède à un monde particulier. C'est la tâche principale des connaissances injectées dans celui ci, et c'est pour cela que le capitalisme cognitif régule l'accès aux savoirs devenus connaissances.

Mon avis est que lorsqu'on exemplifie le mécanisme constituant l'esprit de l'objet, lorsqu'on l'analyse, celui ci se détruit, de la même manière que l'on détruit un mythe grâce à la raison.

Revenons sur l'autorité du don : la principale raison qui constitue la supériorité du donateur est justement cet esprit. Toute la difficulté consiste à tuer cet esprit pour que le don soit complètement profane et qu'il permette une analyse des mécanismes de sacralisation de l'objet. Lorsque cet esprit est détruit, l'autorité l'est également.

L'enjeu est alors considérable puisqu'il ne doit y avoir aucune raréfaction de sa disponibilité.

Le rôle de l'état, en tant que rempart vis à vis d'une économie libérale, est de permettre un libre accès à ces nécessaires boucliers permettant de contre balancer la sacralisation de ces objets permettant l'accès à tel ou tel monde.

fabien steichen

7 commentaires

simon a dit:

Le 28 Septembre 2010

En admettant que le don d'objet serve à "faire un monde", même si je ne vois pas bien ce que le concept recouvre; est-ce que tu aurais un exemple d'objet qui "déconstruit un monde" lors du don ? cf le paragraphe ci-dessous, que je ne comprend pas bien.

"Le procédé est tout autre lorsque l'objet, au lieu de participer à la construction d'un monde, le déconstruit et l'observe strate par strate. Cela lorsque le produit offert se contente de déconstruire sans participer d'une quelconque fabrication mettant ainsi en fonctionnement un processus de valorisation de connaissances individuelles."

fabien steichen a dit:

Le 28 Septembre 2010

Le don, de la même manière qu'un banal produit de consommation, produit un monde, un champ lexical déterminé par ses signes. Lorsqu'une firme distribue ses produits gratuitement, elle propose au donataire d'adhérer à ce monde déterminé par les représentations figurées. Elle offre une certaine image, si tu veux, sauf que faire un monde, c'est un peu plus élargi qu'une simple image.

À contrario, si comme David Hammons, j'offre des boules de neige (ce n'est pas exactement ça mais bon, passons), on comprend le ridicule de vouloir vendre de l'eau. Il s'agit d'un certain mécanisme qui fait accéder directement à la matérialité du produit sans le saturer de représentation injectant diverses plus values.

sathya a dit:

Le 28 Septembre 2010

"Il est de la nature du don d'obliger" affirme Marcel Mauss dans son Essai sur le don.
Cette affirmation se retrouve dans ce paragraphe :
"Revenons sur l'autorité du don : la principale raison qui constitue la supériorité du donateur est justement cet esprit. Toute la difficulté consiste à tuer cet esprit pour que le don soit complètement profane et qu'il permette une analyse des mécanismes de sacralisation de l'objet. Lorsque cet esprit est détruit, l'autorité l'est également".

D'où ma question, comment détruit-on cet "esprit", comment détruit-on l'autorité que sous-entend tout acte de don ?

Selon toi, et ainsi tu t'opposerais à l'affirmation de Mauss, cela est-il possible ?

Pourquoi vouloir combattre l'autorité inhérente au don ? Dans quel but ?

fabien steichen a dit:

Le 29 Septembre 2010

Bien vu ! La citation est bien choisie ! Pour être très clair, la destruction de l'esprit du don est loin d'être évidente puisqu'elle en engendre bien souvent un nouveau. Je ne sais pas s'il est vraiment possible de détruire cet esprit, mais, comme je le disais précédemment, je pense que le critère principal pour pouvoir le faire est sans doute un accès direct et franc à la matérialité du don.

En d'autre termes, et pour faire simple, on détruit l'esprit du don lorsqu'il ne renvoie sur rien d'autre que ce qui le constitue. Lorsqu'on ne produit pas de sens attaché à l'objet. Mais cela est il possible ? Même si j'analyse le sens produit, je ne fais qu'en produire à nouveau.

D'ou l'importance de retrouver un simple voir qui n'est pas un regard interpretatif. À présent, je pense que la suppression de l'esprit du don peut être réalisée par le receveur davantage que par le donateur.

Je pense sincèrement que le fait de vouloir supprimer l'autorité du don reste compliquée, voire impossible, et débouche sur une vision utilitariste et quantitative lorsqu'on supprime cet esprit. La question devrai sans doute se poser sur l'équilibrage des forces contraires produites par le don.

Ce dernier sert à produire une forme de puissance, mais cette puissance ne doit pas rester entre les mains d'une minorité, elle doit être équilibrée. Donner ce qui est disponible, c'est poursuivre un cycle d'accessibilité qui permet à d'autres de retrouver de la puissance, sans en tirer d'intérêt financier comme cela peut être le cas lorsque l'on observe quantité de magasins commercialisant de la matière récupérée, disponible.

sathya a dit:

Le 30 Septembre 2010

Merci de ta réponse, mais elle amène d'autres questions...

Qu'est-ce qu'un "accès direct et franc à la matérialité du don" ? Je n'arrive pas bien à saisir.

Je trouve intéressant ton idée que la suppression de l'esprit du don peut être réalisée par le receveur davantage que par le donateur. En effet, si le receveur ne se voit pas contraint par le don, il peut s'en émanciper. Mais le veut-il ? N'est-ce pas là un processus qui demande un raisonnement intellectuel trop important ?

En relisant ton article et surtout tes commentaires, j'ai l'impression que tu veux, à travers le don, essayer de constituer un rapport égalitaire dans cette relation qu'est le don. Rapport égalitaire, qui s'opposerait à un rapport dominant/dominé, que l'on retrouve souvent ailleurs (notamment dans la logique capitaliste). Je me trompe ?

Ton article "l'autorité du don", au travers de sa réflexion sur le don, pense le don comme un nouveau système relationnel, un nouveau système économique. Je ne pense que tu tombes dans le piège du troc, puisque le don est bien autre chose.

Sinon en effet, la citation de Mauss se prête bien à ton article. Il faudrait que je lise un jour cet essai.

fabien steichen a dit:

Le 30 Septembre 2010

L'accès direct à la matérialité du don se traduit de cette façon : D'un coté, vous avez le produit, ou don, et de l'autre le papier cadeau, ou emballage, constitué de signes tels que des images, textes...

Si vous réduisez l'importance de ces signes, vous accédez à une forme de don dépossédé de son ou ses "esprits".

Pour qu'on ne se méprenne pas, le don, par essence, produit une inégalité dont souhaite s'affranchir la logique libérale.

Ce que je propose, c'est de multiplier les formes de dons, qui ne participent pas d'une raréfaction d'accès. Comme je le dis plus haut, mais cela est également valable avec les creative commons, l'important ce n'est pas que le don crée une inégalité sur le court terme, ce qu'il importe, c'est de permettre à chacun de pouvoir offrir quelque chose de disponible sans raréfier la matière, les représentations.

sathya a dit:

Le 30 Septembre 2010

Merci de ta réponse. C'est plus clair pour moi maintenant.

Ton article appelle plein d'autres articles en fait. A travers la thématique du don, on touche à beaucoup de choses.

J'espère pouvoir te lire à nouveau sur Ubikuity ;)

COMMENTER CET ARTICLE

Tags

spectacle
don
autorité

Du même auteur



Voir le mur de l'auteur