CONNEXION

La nature humaine selon Edward O. Wilson (2)

par Arb

Le 25 Mars 2009


Seconde partie du dossier consacré à Edward O. Wilson et à la sociobiologie. Si vous n'avez pas encore lu la [première partie->http://www.ubikuity.fr/articles/societe/Arb/61/nature-humaine-edward-wilson.html], il vaut mieux commencer par là !  

La sociobiologie soutient donc, d'une part, que les hommes naissent naturellement dotés de certaines facultés sélectionnées par l'évolution de l'espèce humaine et, d'autre part, que les institutions, produites par les comportements sociaux individuels agrégés, sont en partie déterminées par ces mêmes facultés. Mais cela ne contredit-il pas une fois encore la diversité précédemment mentionnée des cultures humaines '

    Il n'est pas douteux, en effet, que les sociétés humaines soient très variées, ni que la plasticité des comportements humains soit bien supérieure à celle des comportements des autres espèces animales. Mais l'opposition stérile entre l'unicité de la nature humaine et la multiplicité des cultures humaines doit être dépassée, et les hypothèses de la sociobiologie rendent possible ce dépassement.

    Tout d'abord, la diversité culturelle dont il est question ne relève pas empiriquement de la pure multiplicité. Si tel était le cas, alors les cultures seraient incapables de se comprendre les unes les autres et les hommes de se reconnaître comme tels. Et ces deux conséquences sont manifestement fausses. Le simple fait de constater la diversité de l'humanité présuppose que les différents groupes humains puissent être regroupés sous ce concept d'humanité, qu'ils constituent évidemment une communauté naturelle transcendant les divisions culturelles.

    Ensuite, s'il est vrai que les institutions sont enracinées dans le patrimoine génétique adaptatif de l'espèce, cela n'implique pas pour autant que les institutions soient entièrement déterminées par ce patrimoine. Par exemple, la pulsion d'évitement de l'inceste contraint les sociétés humaines à adopter des codes prohibant des unions consanguines, mais elle ne les contraint pas à adopter un certain code. Dans la mesure même où ils sont capables de rationaliser et d'exprimer symboliquement leurs pulsions, les hommes ont, en partie, la charge d'instituer les formes sociales selon lesquelles ils vont vivre et manifester leurs inclinations naturelles.

    Enfin, les hypothèses de la sociobiologie n'impliquent pas nécessairement un strict déterminisme génétique, c'est-à-dire qu'elles n'impliquent pas que tel gène particulier cause invariablement et inéluctablement un trait phénotypique particulier. En effet, la génétique a découvert que l'expression d'un gène est modulée par son interaction avec l'environnement et que chaque gène a une norme de réaction qui est l'ensemble des différentes manifestations phénotypiques lui étant associées, selon les différents environnements dans lesquels il s'exprime. Bien évidemment, la norme de réaction est plus ou moins importe selon les gènes. Certains d'entre eux déterminent très fortement le phénotype, qui ne varie quasiment pas selon les milieux. Certains autres, au contraire, déterminent très lâchement le phénotype, qui peut alors varier énormément en fonction de l'environnement. Compte tenu de cela, il est aisé d'expliquer comment la sociobiologie articule l'unicité de la nature humaine avec la diversité des comportements sociaux : la nature humaine est constituée de programmes universels dont l'expression modulée par l'interaction des gènes et de l'environnement socioculturel cause une partie notable des variations interculturelles et interindividuelles.

    Par ailleurs, le modèle général de la sociobiologie permet aussi de corriger le concept d'universel anthropologique et de modifier ainsi l'interprétation des données ethnographiques précédemment mentionnées. Un universel anthropologique ne doit plus être conçu comme un trait se rencontrant effectivement dans tous les cas observables, mais comme une moyenne statistique, dont l'écart-type est plus ou moins important ' et probablement jamais nul, au contraire de ce qu'imposait l'ancienne signification du concept - ou bien, plus généralement, comme un trait physique ou social vers lequel convergent effectivement, de façon remarquable, les hommes ou les groupes culturels humains. Cette nouvelle conception de l'universel anthropologique permet d'en dégager de nombreux des données ethnographiques, parmi lesquels, pêle-mêle : l'évitement de l'inceste, la symbolisation des contenus mentaux, la valorisation du statut social, les comportements altruistes et xénophobes, la division en trois-quatre couleurs primaires, la division en phonèmes, les comportements contractuels, la famille nucléaire, la division sexuelle des tâches sociales, les mimiques faciales, etc.

    La sociobiologie parvient donc, semble-t-il, à concilier l'unicité de la nature humaine avec la diversité des cultures et des comportements sociaux, ainsi qu'à comprendre l'existence de certains universaux culturels, en expliquant que les phénomènes sociaux sont causés, au moins en partie, par l'interaction entre des prédispositions épigénétiques universelles, héritées de l'évolution adaptative de l'espèce humaine, et des situations environnementales socioculturelles qui modulent l'expression de ces dernières. Elle permet aussi, ce faisant, de concilier les sciences naturelles et les sciences sociales, en se proposant d'établir une anthropologie solide et pertinente, capable de fournir une partie des principes dynamiques du comportement social humain et des évolutions sociales.

    Cela étant dit, n'est-il pas envisageable que, dans la mesure où elle s'efforce de découvrir et d'étudier les inclinations et les contraintes naturelles qui structurent le comportement humain et l'évolution sociale, la sociobiologie puisse intéresser, outre les spécialistes des sciences sociales, les théoriciens et les hommes politiques '

    Etant vraisemblable qu'une pratique humaine et qu'une théorie de la pratique humaine sont d'autant plus pertinentes et efficaces qu'elles connaissent bien le domaine auquel elles se rapportent, il est très probable que la sociobiologie soit amenée, à l'instar des sciences sociologiques et économiques, à intéresser les spécialistes des choses politiques.

    Toutefois, et bien qu'on l'en ait souvent accusée, elle ne saurait en aucune façon justifier le discours d'un théoricien politique qui élèverait au rang d'idéaux « naturels » du politique les contraintes et les prédispositions qu'elle examine. Et ce pour une raison au moins : si la nature humaine est adaptative, c'est-à-dire si elle est réellement le produit de l'évolution de l'espèce humaine, elle n'est plus, en partie du moins, adaptée aux environnements culturels contemporains. En effet, selon toute vraisemblance, la nature humaine s'est constituée au paléolithique. Et elle était alors adaptative et adaptée. Mais, l'évolution culturelle s'effectuant bien plus rapidement que l'évolution biologique, les populations humaines sont amenées à vivre aujourd'hui dans des environnements profondément différents (les sociétés industrielles, par exemple) pour lesquels elles ne sont pas correctement adaptées. Ce décalage entre les prédispositions et l'environnement explique, par exemple, que les hommes soient toujours altruistes, alors même que la consanguinité des communautés dans lesquelles ils vivent, consanguinité qui constituait l'une des conditions environnementales qui rendaient ce comportement adapté, est bien plus faible aujourd'hui qu'autrefois. Le sexisme et la xénophobie, même s'ils sont naturels, n'en sont pas pour autant nécessairement adaptés aux nouveaux environnements que sont les sociétés industrielles, ni forcément dignes d'être élevés au rang d'idéaux politiques.

    La sociobiologie n'est que l'étude scientifique systématique des bases biologiques du comportement social (humain et animal), et il serait tout à fait faux et malhonnête de voir en elle une idéologie, aux allures scientifiques et au service d'une politique quelconque.


Arb

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