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La Clameur des ténèbres

Neil Bissoondath

par sathya

Le 13 Mars 2009


Hommage affiché au livre de Joseph Conrad, Au Coeur des ténèbres, ce septième roman de Neil Bissoondath transporte le lecteur au milieu d'une île. Paradisiaque, aurait-on tendance à penser, et bien non. La Clameur des ténèbres pourrait se passer dans un Sri Lanka à peine dissimulé en proie à la guerre civile.

Neil Bissoondath est né en 1955 à Trinidad et Tobago d'ancêtres indiens. Pour la petite anecdote, il est le neveu du prix Nobel de littérature 2001 V.S. Naipaul et d'autres personnes de sa familles sont aussi écrivains. Neil Bissoondath est l'auteur de huit romans (le dernier Cartes postales de l'enfer sort en 2009 chez Boréal) mais aussi d'un essai. Il est professeur de création littéraire à l'université de Laval au Québec (Canada), où il enseigne notamment à ses étudiants l'art de la fiction. Il respecte avant tout la vie propre à chaque personnage et cela se ressent à la lecture puisqu'une grande partie de l'intérêt de ses romans tient aux personnages inventés, à leur psychologie et leur background.

Ne cherchez pas de messages dans les romans de Neil Bissoondath, il n'y en a pas. Du moins, c'est ce qu'affirme l'auteur québécois dans une interview publiée dans Centre France : « Comprenez bien mon intention, je n'écris pas pour délivrer un message. Ce n'est pas la fonction du roman, mais celle de l'essai. La première chose que je dis à mes étudiants est d'abandonner leurs idées à la porte du cours. Elles ne m'intéressent pas. Seules m'intéressent les idées de leurs personnages. Une fiction doit émouvoir, distraire, questionner, bouleverser son lecteur. ». Cette déclaration, véritable profession de foi du romancier est intéressante à plus d'un titre. Que doit être une fiction ?

Neil Bissoondath ne dit jamais que ses romans ne comportent pas d'idées mais que là n'est pas son intention. Cependant à la lecture de la Clameur des ténèbres, une évidence s'impose : ces personnages créés de toutes pièces ont des idées, se battent pour leurs idées, meurent pour leurs idées. Le romancier s'est, certes effacé, derrière ses personnages mais il leur donne la vie, il guide leurs pas. Regardons ce qu'en dit Neil Bissoondath : « Les sujets de mes romans s'imposent à moi, brusquement. Le personnage m'arrive avec son univers. Ma responsabilité de romancier est de le suivre où il va, de dévoiler son monde, je suis souvent surpris par ce que je découvre. Parfois choqué ». Cette position peut être critiquable car le romancier se cache derrière ses personnages et peut se défendre disant « ce n'est pas moi qui le dit, c'est mon personnage ».

En tout état de cause, définir une fiction s'avère délicat et propre à chacun. Dans La Clameur des ténèbres, ce qui est intéressant c'est le mélange subtil de fiction et de réalité qui transparait au détour des mots. Le Sri Lanka n'est jamais cité mais il n'est pas non plus dissimulé. L'explication on la trouve encore dans cette interview de l'auteur : « Si cette île n'a pas de nom, c'est à dessein, pour que la fable garde son caractère universel. La vérité des faits, la vérité documentaire m'intéresse moins que celle de la situation. ». Neil Bissoondath s'affiche à l'opposé d'un Russell Banks dont les romans puisent une grande partie de leur histoire dans la grande Histoire.

Cette île fait certes penser au Sri Lanka, à cause de la présence d'un conflit ethnique, mais son caractère universel est indéniable. Au Nord, il y a les riches et surtout LA capitale. Au Sud, les pauvres. Le roman commence, assez communément, par l'arrivée d'un jeune instituteur nanti du Nord, venu par vocation enseigner au Sud. Une grande partie du livre décrit l'arrivée et l'installation de Arun, le jeune professeur, handicapé physiquement. Il découvre assez rapidement que le conflit entre les Boys (alias les Tigres Tamouls) et le gouvernement gangrène le village où il vit. Les traces de ce conflit sont visibles sur les corps (il fait cours à quelques enfants tous mutilés) et les âmes. Il fait notamment la rencontre d'une jeune fille, ayant arrêté brusquement ses brillantes études au Nord pour revenir aider son père boucher du village. Les « on dit », les portes qui se referment, l'impossibilité d'enseigner seront le quotidien de Arun, qui se laisse peu à peu submerger par la force des ténèbres.

Je ne peux que vous conseiller ce roman pour la qualité des personnages créés. Le style de l'écrivain, ou devrais-je dire du traducteur, n'est pas des plus fluides mais il est tout à fait convenable. Quand je le lisais j'avais l'impression que Bissoondath s'était inspiré de The Teacher de Narayan, un écrivain indien du siècle précédent. La figure de l'instituteur est bien utilisé pour décrire une situation sociale, politique et psychologique pas évidente à vivre tous les jours.

« Au cours de la matinée, cinq autres enfants étaient arrivés d'un pas nonchalant, deux filles et trois garçons, dont un qu'une mère en colère avait dû faire entrer de force. Après l'avoir jeté sur une chaise, elle était sortie d'un air digne, sans un regard pour Arun, grosse femme soucieuse n'ayant pas un instant à perdre. (…) En contemplant sa classe, il comprit qu'on lui avait envoyé les infirmes, ceux qui étaient incapables pratiquement de tout travail manuel. De nombreux enfants se trouvaient toujours dehors, occupés à nourrir les animaux, à creuser la terre, à sarcler et à arroser les plantes aux côtés de leurs parents. »

> La Clameur des ténèbres, traduit de l'anglais (Canada) par Paul Gagné et Lori Saint-Martin (Boréal, 2006 - Phébus, 2007)

sathya

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