CONNEXION

La Fille sans qualités

Juli ZEH

par Raphaelle

Le 25 Juin 2009


Où est la vérité ? C'est le fil d'Ariane de La fille sans qualités, deuxième roman de Juli ZEH. Traduit de l'Allemand en 2007, l'oeuvre a pour titre original Spieltrieb, littéralement, « le jeu du mensonge ». Quand un tandem de génies adolescents prend pour échiquier un lycée tout entier, pions et stratégies se révèlent au lecteur.

Le titre français fait référence à une œuvre de l'Autrichien Robert Musil, L'homme sans qualités, un roman fleuve de trois tomes paru en France en 1956 (et pour faire couler, une traduction en français par le poète Philippe JACOTTET). L'homme sans qualités, c'est l'Homme sous toutes ses formes et dans tous les états possibles, qui s'incarne dans chacun des personnages de cette cathédrale de la littérature. La Fille sans qualités, c'est aussi un pavé.

C'est surtout Ada, 14 ans, surdouée, peinte avec des traits d'adolescente exacerbés ; une fille "pas très belle", hermétique, apparemment sans âme, et que rien ne distingue. En marge des autres élèves de la boîte à bac dans laquelle elle est inscrite… jusqu'à l'arrivée d'un nouvel élève, Alev, roi vagabond et sans peuple. Dès lors, la chasse est ouverte. Ada, amoureuse devient une proie à asservir. Elle a la force d'un prédateur ; c'est une machine de guerre. L'un contre l'autre – au propre comme au figuré – ils manipulent élèves et professeurs, percent des intentions et découvrent des secrets…

Si Ada a peur, on a peur. Si elle souffre on souffre avec elle ; mais Ada relativise toujours, analyse et expose, à elle-même, à nous. Juli ZEH raconte d'une voix atone : elle maîtrise son style et pousse le lecteur à l'analyse clinique et raisonnée des faits et des personnages. Elle hérite de Musil un goût pour l'essai romanesque, pour chacune des théories erronées parfois– qui portent les différents personnages. Malgré quelques longueurs et le cap du préambule difficile à franchir, beaucoup d'enseignements sont à tirer de la lecture.

Unique déception, pour conclure, la jolie couverture de l'édition française : couleurs harmonieuses et nymphette, loin d'Ada, "blonde, de constitution robuste, […] la bouche large et les poignets solides" .

Extrait. Ada vient de subir l'agression d'autres élèves... elle analyse la situation : « A peine quelques minutes plus tard, l'euphorie s'était dissipée. Volatilisée : chimie cérébrale. Ada se sentait très mal. L'heure de cours était à moitié passée.[…] Le pire, c'était cette soudaine envie de parler à quelqu'un. Pas forcément de ce qui s'était passé. De n'importe quoi. De Schröder. De l'Irak. Du quatre vingt dixième anniversaire de la perte des valeurs en Europe occidentale. Ca faisait tellement longtemps qu'elle n'avait pas ressenti ce désir qu'il fallait d'abord l'identifier et le classer comme une plante rare, un chardon menacé d'extinction. En essayant de l'arracher comme une mauvaise herbe, elle sentit les piquants dans ses mains. »

Raphaelle

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