
Xavier Dolan est jeune - à 21 ans, les Amours Imaginaires est déjà son deuxième film. Il est doué, et ambitieux. Mais son film est aussi très agaçant, empilant les références et les poses esthétiques sans trouver son style et son identité.
Le titre du film et la citation de Musset en ouverture sont suffisamment explicites: Dolan compte filmer la relation amoureuse, l'obsession pour l'être aimé, la rivalité, la rupture. Plusieurs angles d'attaques ici: l'essentiel du film s'attache à l'histoire de Marie et Francis, deux amis qui tombent amoureux du même garçon, un beau gosse blond au charme magnétique- leur fascination partagée tourne rapidement à l'obsession et au déchirement. Entremêlés à cette intrigue, quelques faux entretiens filmés façon micro-trottoirs, souvent drôles et bien écrits mais dont on a bien du mal à comprendre ce qu'ils font là, sinon ajouter un style de plus au patchwork esthétique que constitue le film.
Le point de départ fondé sur un ménage à trois rappelle les Chansons d'Amour d'Honoré (on retrouve d'ailleurs Louis Garrel pour une apparition-gag à la toute fin du film) qui lui même était marqué par l'esprit de la nouvelle vague. Mais ce n'est pas tout: à quelques scènes près, il n'est pas un plan du film qui ne soit pas emprunté à autre chose, comme si Dolan ouvrait l'armoire de sa cinéphilie pour en ressortir tout un bric à brac de scènes qu'il s'évertuerait à coller ensemble. On retrouve les filtres colorés de Godard, les ralentis et le maniérisme d'un Wong Kar-wai, l'esthétique pop et la stylisation d'Almodovar; même le talent de Dolan pour agencer une BO éclectique fait penser à Tarantino, dont il emprunte le Bang Bang - ici chanté par Dalida, pour un effet vintage supplémentaire.
Et pourquoi pas? Xavier Dolan ne serait ni le premier ni le dernier à construire son style par emprunt et hommages. Et le choix du lyrisme, du kitsch, du collage est en soi plutôt courageux. Le problème, c'est que la greffe ne prend pas; le jeune cinéaste semble déployer beaucoup plus d'énergie à choisir les vêtements de ses personnages (les acteurs semblent tous sortir d'une friperie de luxe du marais) qu'à leur inventer une histoire, une épaisseur. Le parti-pris minimaliste de la narration, où les sentiments passent plus par les gestes et les regards que par les dialogues aurait pu être payant; associé au goût de Dolan pour les beaux plans, cela en devient scolaire et appliqué. A force de multiplier ces gros plans filtré sur les corps, qui se veulent sensuels mais ne sont souvent que frimeurs, on finit par penser à la beauté figée et sclérosée du dernier film de Tom Ford - ce qui n'est pas vraiment un compliment. De la jeunesse, de l'amour, Xavier Dolan semble finalement ne pas avoir grand chose à dire, à faire ressentir, il se réfugie donc souvent dans l'illustration. Pas de fantasme, pas de sidération, peu de mystère ou d'énergie, juste des aplats de couleur pour faire joli.
On se souvient qu'Honoré, au milieu des chansons d'amour, osait faire dérailler son film du programme comédie-musicale-libertaire-nouvelle-vague qui planait dangereusement en introduisant brusquement la mort de Ludivine Sagnier et le deuil qui s'ensuivait. Le film était bancal, peut-être agaçant lui aussi mais il tentait quelque chose, la vie quelque part s'infiltrait, avec une certaine brutalité (revoir aussi les films de Wes Anderson, eux-aussi très stylisés). On attend que quelque chose se passe chez Dolan mais non, on persiste à fumer des cigarettes sur fond rouge, on se coiffe comme Audrey Hepburn ou James Dean, on se balade au ralenti dans la rue en robe des années 50 et on se bat gentiment dans un bois d'automne; tant que c'est joli...
D'où un sentiment d'agacement très fort devant ce cinéma volontier poseur et chichiteux; un agacement qui se teinte d'une certaine bienveillance, car il est difficile d'en vouloir vraiment au jeune québécois. D'une part, c'est indéniablement un bon acteur et directeur d'acteur (l'interprétation du film est parfaite), doublé d'un dialoguiste talentueux (revoir pour s'en convaincre la description saisissante et drôle donnée par une jeune fille de l'attente de l'arrivée d'un mail de son amoureux). D'autre part, il est plutôt sain qu'un jeune cinéaste en rajoute dans la démonstration de force; ce serait triste qu'à 21 ans un auteur joue déjà la modestie, la déférence envers les anciens, la maturité. Peut-être manque-t-il de ce côté à Dolan un certain esprit punk, une volonté juvénile d'envoyer tout balader pour construire sa propre mythologie: après tout, la nouvelle vague, c'était il y a 50 ans...
Enfin, il y a tout de même quelques éclairs assez singuliers, notamment la brève vision du jeune amoureux sous une pluie de chamallow ou cette soirée filmée comme des flashs stroboscopiques, éprouvante pour les yeux mais assez impressionnante.
Ce côté poseur semble en plus assumé par Dolan qui fait preuve à plusieurs reprises d'une auto-dérision assez salutaire ; Francis faisant remarquer à son ami Marie que sa robe "est un peu anachronique" (elle est effectivement habillée comme une ménagère américaine des années 50), elle lui répond: "n'importe quoi, c'est du vintage".
Un film vintage donc, chiné dans une friperie, un patchwork doué mais appliqué, qui manque d'âme. Mettre Xavier Dolan trop tôt sur un piédestal n'est peut-être pas le meilleur service à lui rendre; d'autant que ses Amours Imaginaires, même porteurs de belles promesses pour la suite, ne sont pas si enthousiasmants que cela.
simon