
Duplicity, réalisé par Tony Gilroy (Michael Clayton) réunit Clive Owen et Julia Roberts pour une histoire d'espionnage à base de cosmétique, d'agents doubles et de jeux de pouvoir amoureux. Le film est décevant, bancal, mais c'est peut-être volontaire...Explication.
La première tentation serait de balayer Duplicity du revers de la main ; cela donnerait, à peu près : "petit objet assez laid, qui tente un croisement entre film d'arnaque cool et thriller d'espionnage sans posséder ni l'élégance nécessaire au premier genre, ni la maîtrise scénaristique inhérente au second".
Et c'est vrai qu'il n'est pas très beau, ce film, depuis son générique au ralenti sous la pluie jusqu'à ses scènes "carte postale" éclairées comme des pubs pour du café italien. Julia Roberts et Clive Owen, qui jouent deux espions embarqués dans une complexe histoire de rivalité entre firmes cosmétiques, sont presque transparents - ce qui constitue en soit une sorte d'exploit. La musique est moche - et omniprésente, et les dialogues assez inégaux.
Bref, on pourrait classer Duplicity au rayon des séries B d'espionnage dispensables, et s'en tenir là. Mais ce serait faire preuve d'une certaine mauvaise foi, la singularité du film ne pouvant être simplement expédiée en quelques saillies sarcastiques.
Deceptive, en anglais, veut dire trompeur, et c'est un adjectif qui sied bien au film - comme dans toute bonne histoire d'espionnage, les apparences sont trompeuses...le scénario du film est d'ailleurs suffisement bien conçu pour détourner notre attention loin de ce qui se trame réellement. Mais Duplicity est aussi un film déceptif, au sens où il fait de la déception son véritable sujet. Quelques jours en septembre, beau film d'espionnage de Santiago Amigorena injustement descendu par la critique à sa sortie, était obsédé par le flou - formellement et narrativement. Dans Duplicity, c'est le contraire : peu de mystère (et si mystère il y a, l'explication est forcément décevante), pas de zones d'ombre, tout est clair et partant tout est sans relief. Le scénario du film met ainsi un point d'honneur à convoquer l'intégralité des codes du film d'espionnage (Bahamas, casinos, Rome, déguisements, agents doubles) pour mieux saborder systématiquement ce qui pourrait devenir spectaculaire ; rien ne se passe comme prévu, et tout finit toujours par retomber à plat. L'univers dans lequel évolue les deux espions est totalement dévitalisé, entièrement soumis à deux valeurs reines : l'argent, et le professionnalisme ; chacun fait ce qu'il sait faire de mieux, est grassement payé pour cela et ne se pose aucune question. Pire, chacun est condamné à faire ce que son métier exige de lui, et la rémunération vient juste masquer l'aliénation produite par le système (les seuls moments où les deux espions amoureux sont vraiment heureux sont des rencontres volées, dans un aéroport ou une chambre d'hôtel trop luxueuse pour être qu'autre chose qu'un rêve). Mission Impossible 3 proposait un MacGuffin totalement abstrait, Duplicity prolonge le mouvement : ici l'objet de toutes les convoitise n'est plus un missile ou une invention inimaginable mais un simple produit cosmétique ; les forces en présence ne sont plus la CIA ou le MI6 mais de grandes entreprises américaines et leurs laboratoires de Recherche et Développement. Les rendez-vous ultra-secrets se font dans un bowling de banlieue, et Clive Owen envisage brièvement une reconversion comme espion dans l'industrie de la pizza ("It's heating up", dit-il). On a vu plus entousiasmant.
Pour toutes ces raisons, on est très loin du tape-à-l'oeil complètement toc d'un Ocean's Eleven. Et c'est sans doute ce que le film avait de mieux à faire. Dire que l'ensemble des défauts de Duplicity constitue un projet esthétique ou politique serait peut-être aller un peu loin, mais le désenchantement qui imprègne cette histoire dit sans doute quelque chose de la société dans laquelle nous vivons. Chaque époque a les films d'espionnage qu'elle mérite...
simon