
Après le culte Requiem for a Dream, le trip new-age pompier The Fountain, Darren Aronofsky offre à Mickey Rourke son grand retour. Plus sobre qu'à son habitude, il raconte l'histoire d'un catcheur vieillissant, un peu has-been qui se débat entre ses problèmes médicaux, sa fille qui ne veut plus le voir et son amour pour une strip-teaseuse locale. Finalement, le catch est un sport plutôt intéressant. Et le film ?
En fait, le catch, c'est super intéressant. Et moi qui pensait naïvement qu'il ne s'agissait que d'un spectacle kitsch, ultra-violent, pour téléspectateurs américains décérébrés. Le film de Darren Aronofsky aura au moins ce mérite là : me faire réaliser toute la beauté du catch, son potentiel théorique et cinématographique ; tout y est faux, tout y est joué, le spectacle de catch n'est que théâtre et mise en scène - mais avec du vrai sang et de la vraie souffrance. C'est effectivement un sujet en or, auquel The Wrestler hélas ne rend pas tout à fait justice.
Sur le fond, on n'est pas loin de Rambo : la misère du catcheur déchu, has been, qui tente une reconversion, avant de remonter sur le ring pour un dernier match. Du classique, du lourd, mis en image par un Aronofsky miraculeusement débarassé de ses affèteries visuelles, mais toujours un peu pataud dans ses effets. Heureusement, il est bien aidé par un Mickey Rourke impressionnant qui porte littéralement le film sur ses épaules : son corps massif, qui semble complètement détaché de lui, trop grand pour le plan, trop encombrant pour la vie normale ; sa coiffure improbable, son visage qui défie toute description. La beauté du film, c'est d'abord ce corps. Mais c'est aussi sa limite : a-t-il vraiment quelque chose à proposer de plus ?
Le monde du catcheur gravite autour de deux présences féminines : sa fille, qui le méprise, et avec laquelle il essayera de se réconcilier - donnant lieu aux scènes les plus faibles du film, les moins bien écrites (ah, ce dialogue au bord de la mer). Et une strip-teaseuse vieillissante, dont il tombera évidemment amoureux. Cette seconde intrigue, bien que cliché au possible, est plus intéressante dans sa volonté de mettre en scène deux personnages qui se ressemblent : tous deux marchandent en effet d'une certaine façon leur corps, sous les néons multicolores des bars et salles de spectacle. Mais ils ne le vivent pas de la même manière. Cassidy compartimente sa vie ("je ne sors pas avec les clients"), prend soin de séparer son travail de sa vie privée, évidence un peu bateau mais joliment illustrée lorsqu'elle décide d'aller aider Randy le catcheur à choisir un vêtement pour sa fille. Pour la première fois, comme Randy, nous la voyons en plein jour, habillée, loin de son élément nocturne. Elle est belle, nous ne la reconnaissons pas. Et lui, surpris, fait remarquer que finalement "elle est jolie, aussi, comme ça". Randy ne compartimente rien ; le catch est sa vie, de la figurine de son pare-brise jusqu'à ses jeux-vidéos old-school. Il ne vit que pour cela, pour ces accolades viriles dans les vestiaires (la naïveté des grosses brutes ?), pour le regard du public, pour sa légende déjà un peu défraichie. Reconverti en boucher dans un supermarché, il croit un moment pouvoir y échapper : mais le catch finit par s'inviter insidieusement, sous la forme d'une blessure, d'une giclée de sang dans l'espace blanc et aseptisé du rayon charcuterie. Belle scène, malheureusement parasitée par le pétage de plomb cliché qui suit (et que je donne des coup de pied dans les boites de céréales).
Cet exemple illustre le problème du film. Schématique, un peu lourd parfois, le film alterne les belles idées et les moments plats et convenus. Oscille entre le meilleur (une séance de dédicace dans un gymnase scolaire, où Darren Aronofsky saisit en trois plans le glauque, la solitude, les dangers du catch, l'espoir qui malgré-tout anime encore ses champions déchus) et le pire (la thématique du martyr, exposée littéralement et lourdement, une insauvable scène de baise dans les toilettes...).
The Wrestler donc : le spectacle d'un corps formidable, qui s'incarne progressivement à l'écran, devient presque un personnage, mais échoue tout près de la ligne d'arrivée, d'un rien. Trop grand pour le cadre, trop singulier peut-être pour la mise en scène d'Aronofsky, qui du catch n'aura pas dit grand chose. Après l'écran noir du dernier match, c'est donc à Bruce Springsteen - dans sa veine dylanienne - que revient la responsabilité de clore la légende de Randy "The Ram".
simon