
Comprendre Shoah de Claude Lanzmann n'est pas chose facile car Shoah est
un film fondateur, un film qui définit son sujet et lui donne un nom.
Avant ce film, l'extermination par l'Allemagne nazie des juifs durant la
seconde guerre mondiale était majoritairement appelée Holocauste. Mais
ce terme avait déjà un sens : il désignait les sacrifices d'animaux par
le feu et apportait déjà un commentaire sur le phénomène historique
qu'il était sensé désigner.
Lanzmann ne trouvait aucun mot adéquat pour parler de l'extermination
des juifs. Le film commence par une citation de la Bible : "Et je leur
donnerai un nom impérissable". Le phénomène, unique, comparable à aucun
autre phénomène de l'histoire, était aussi innommable. La Shoah, c'est
ce qu'on ne peut pas nommer, pas imaginer, pas comprendre. C'est un
monstre, une chose, une horreur absolue. Lanzmann a donc choisi un mot
hébraïque, qui apparait dans la Bible et qui signifie "catastrophe",
parce que ce mot, il ne le comprenait pas. C'est un mot qui ne se réfère
à rien d'autre, qui n'a aucune connotation, un mot juif pour un
phénomène complètement unique.
Ce mot, Shoah, s'est imposé dans le monde entier et est aujourd'hui
couramment utilisé pour qualifier l'Holocauste, il est compris par
presque tout le monde, dont la majorité n'a pourtant pas vu le film.
Shoah n'est donc pas un documentaire sur un phénomène existant, il
s'agit de la définition même d'un événement. En lui donnant un nom
impérissable, Claude Lanzmann lui donne aussi une réalité impérissable.
Il déterre ce qui a été pour le figer dans la mémoire de l'humanité.
Shoah, c'est donc le nom qu'a donné Claude Lanzmann à l'extermination
systématique des juifs par l'Allemagne nazie. Le film ne parlera pas
d'autre chose, il s'agira toujours de l'extermination, de la mort. Et
toujours des juifs. Aucune digression pédagogique ne sera concédée, on
ne parlera pas des lois de Nuremberg, de la montée du nazisme, des
processus politiques, de la résistance, de la collaboration, de
l'origine de l'antisémitisme, des autres groupes qui subirent le joug
nazi (tziganes, handicapés mentaux, homosexuels, communistes...), ni de
la guerre, des alliés ou de la libération et du destin des survivants.
Shoah n'aborde que la mort des juifs, l'extermination de masse d'un
peuple, ce processus totalement différent de tout ce qui a existé dans
l'histoire de l'humanité, l'horreur absolue.
Shoah n'est pas vraiment un documentaire. D'abord parce que les
interviews sont mis en scène, parce que l'image choisie est toujours une
création de Claude Lanzmann pour évoquer ce qui a existé et n'existe
plus. Ensuite parce qu'il ne veut montrer que ce qui ne peut pas être
montré. Shoah ne s'intéresse pas à la survie, à ce qui reste, mais à ce
qui a été et a disparu à jamais. A l'horreur telle qu'elle a existé et
que nous n'avons aucun moyen de reconstituer, d'observer. Aux hommes,
aux femmes et aux enfants morts. Le sujet profond de Shoah, c'est de
faire parler la mort, d'interroger les cadavres, de filmer ce qu'ont
vécu ceux qui ont été exterminés, et rien d'autre. Le projet est voué à
l'échec et Lanzmann prouve que la Shoah, ce qu'elle signifie vraiment,
ne peut pas être approchée par l'expérience des vivants, justement parce
qu'ils ne sont pas morts. Elle ne peut pas non plus être approchée par
les images d'archives car ce qui s'est vraiment passé n'a pas laissé
d'images, les nazis voulant justement effacer toute trace de leurs crimes.
Elle ne peut pas être approchée par ce qui reste du massacre, objets,
lieux, témoins, car le temps a tout balayé, car les cris ne résonnent
plus, car le phénomène est tellement absolu que la réalité de la Shoah
n'appartient qu'au moment de la Shoah. Elle ne peut pas être comprise
par la réflexion, par les commentaires, car la Shoah est
incompréhensible par essence.
Ainsi, Shoah est un projet forcément paradoxal : s'approcher au plus
près de la mort telle qu'elle a existé durant le génocide, tout en
sachant pertinemment et en prouvant qu'il est impossible d'y arriver.
Lanzmann démontre la nécessité de se souvenir, de réfléchir,
d'interroger la partie la plus sombre de notre histoire, et prouve en
même temps l'impossibilité de la voir, de l'imaginer, de l'atteindre ou
de la comprendre.
Shoah n'est pas un documentaire pédagogique : il s'adresse à ceux qui
savent déjà, qui se sont déjà renseignés, qui ont déjà une connaissance
assez complète des faits. Il s'adresse à eux et leur démontre qu'ils ne
savent rien et qu'ils ne sauront jamais rien car il est impossible de
savoir. Les faits sont dénués de sens. Il est impossible de savoir, et
pourtant Shoah semble nous amener à l'expérience la plus intime que nous
puissions vivre aujourd'hui, que pourra vivre l'homme demain, du
génocide.
Cette expérience, nécessaire, terrifiante, épuisante, n'est possible que
grâce à l'âpreté du film, à sa droiture. Aucune concession n'est faite à
ce que doit être une oeuvre de cinéma, à l'industrie, au spectateur, à
la société, aux normes. Le film ne répond qu'à sa propre logique, et
celle-ci n'est définie que par l'événement qu'il raconte et le sentiment
absolu de l'auteur. Car Shoah est avant tout l'oeuvre d'un homme,
Claude Lanzmann, omniprésent dans son propre film, devant la caméra (il
interviewe, il commente, il lit) et derrière (il met en scène, filme,
choisit les plans, les monte suivant une logique qui n'appartient qu'à
sa conviction profonde de ce qui doit être représenté à l'écran pour
parler au mieux de la Shoah).
Onze années de travail, des voyages incessants dans 14 pays, des
serments rompus pour obtenir quelques images indispensables, plus de
neuf heures de film, lentes, presque pas structurées. Shoah est découpé
en deux "époques" mais il paraît toujours complexe de les dissocier, et
encore plus de trouver un sens à cette séparation. Pourtant, la première
moitié du film semble consacrée aux morts, à ce qu'ils ont vécu, à ce
qui ne peut pas être raconté car il s'agit des dernières secondes de vie
d'hommes dont on a essayé d'effacer la mémoire. Ainsi, il est question
de ce que les morts ont laissé derrière eux : d'une part, des corps,
dont le destin horrible est largement évoqué (brûlés, enterrés, broyés,
noyés), et d'autre part des lieux, des souvenirs, des fantômes, de la
haine aussi, leur absence des villes et des maisons qu'ils ont habitées.
Puis le film parle de leur mort à proprement parler, de l'expérience
qu'ils en ont eu : le chemin de la mort, l'arrivée des trains, la
sélection de ceux qui allaient travailler et, en creux, de ceux qui
allaient mourir, la brutalité de leurs derniers instants, les suicides,
et enfin les lieux de leur dernier souffle. La description des camions à
gaz, des chambres à gaz, des crématoires, des fosses (comme si le
destin des corps était le prolongement évident du destin des hommes qui
les habitaient) est saisissante. Dans cette partie, on ne parle que de
la "solution finale", de sa réalité, mais aussi de son invention, de sa
mise en place, de son processus, de son optimisation.
La seconde époque semble étrangement parler de la vie avant la mort.
Pourquoi l'évoquer après une première époque consacrée à la mort
elle-même? Peut-être parce que la première époque de la Shoah, son
premier mouvement, ce n'est pas la survie mais bien la mort. La première
expérience, directe, qu'ont fait des millions de juifs de la Shoah,
c'est la mort, tout de suite, immédiatement, à la descente d'un train,
dans un camion, dans une chambre à gaz. Seulement après, les rares
survivants de ce premier mouvement allaient vivre le second, une lente
agonie de survie dont l'aboutissement logique est forcément le même :
toujours la mort. Si la première époque de Shoah parle de la violence de
la mort, de son immédiateté, la seconde parle de la survie à cette
première mort pour aboutir à une seconde mort, pas moins violente, pas
moins terrible, mais précédée d'un simulacre de vie. Il est alors
question de la vie dans les camps et de l'omniprésence de la mort pour
les déportés, qui "traitent" les corps des autres déportés jusqu'à
devenir eux-même un corps "traité" par d'autres. Il est
question notamment des Sonderkommandos, ces juifs qui participaient
contraints et forcés à la solution finale, qui vivaient la mort des
autres avant de mourir eux-mêmes. Ces juifs qui savaient qu'ils
finiraient bientôt par être des cadavres, ces cadavres qui pour
l'instant leur assuraient du travail et donc la vie. La vie dans les
camps, c'est exactement la mort. Pour y échapper, il y avait la
résistance, la fugue (quasi-impossible) ou le recours à des messagers
pour prévenir le monde du génocide. Mais tout devait échouer. Quant aux allemands interrogés, ils
expliquent dans cette partie qu'ils pensaient travailler à la survie des
juifs, inconscients, du moins au début, que le projet final était leur
extermination. Claude Lanzmann souligne inlassablement que la survie
dont parlent les allemands, c'était forcément la mort. Une évidence
parcourt l'espace mais elle semble épargner les bourreaux : leur
responsabilité et leur lâcheté criminelle éclate au grand jour mais eux
continuent de se cacher, pétris de mensonge, derrière la vie.
Pourtant, cette vie, Lanzmann prouve qu'elle n'aboutit qu'à la mort.
Première ou deuxième époque, toujours la mort. La Shoah, c'est la mort.
C'est une "espèce de tranquillité, de sérénité" que ressent le dernier
témoin. Le film se termine sur ses mots : "je pensais: je suis le
dernier juif, je vais attendre le matin, je vais attendre les
allemands".
La Shoah, c'est l'extermination systématique du peuple juif. Elle aurait
pu réussir, un peuple aurait pu être rayé de la surface de la Terre
dans des conditions affreuses, aux yeux de tous les peuples européens,
de manière mécanisée, industrialisée, systématisée, selon un grand
projet parfaitement conscient et organisé. Et on aurait même pu faire
oublier l'extermination de ce peuple, jusqu'à son existence même,
changer la réalité et créer un monde dans lequel il n'avait jamais
existé, dans lequel l'horreur pour le détruire n'avait jamais existé.
Shoah lutte de toute ses forces contre ce projet. "Et je leur donnerai
un nom impérissable". Shoah redonne un nom, une histoire aux morts et
aux survivants, mais aussi aux bourreaux. Conscient qu'il est impossible
de montrer ce qu'il s'est passé, il lutte de toutes ses forces pour la
vérité, pour la mémoire, pour que jamais, jamais on ne puisse oublier.
Chaque témoignage prend le temps nécessaire, Lanzmann scrute les visages
et les mots, les lieux et les gestes, à la recherche d'une trace, d'une
émotion vraie. Pas de grandiloquence, pas de pleurs, pas de révolte
devant ce qu'il entend. Certains témoins craquent, parfois, rarement si
on considère les 9 heures du film, mais à ces instants-là, le
réalisateur atteint une vérité et lui fait face, quitte à mentir, quitte
à faire souffrir les témoins. Il s'agit de faire jaillir le peu de
vérité qu'il reste à explorer, le peu de vérité qui est arrivée jusqu'à
lui, jusqu'à 35 ans plus tard. Il s'agit de la faire jaillir et de
l'explorer. La caméra accompagne certains récits, faits à Tel-Aviv ou à
New York, sur les lieux de l'histoire, à l'intérieur des camps, dans les
crématoires. Alors, tout semble se reconstituer devant nous, nous
voyons ce que raconte le témoin et nous souffrons de ce que nous voyons
en même temps que de ne pas pouvoir savoir mieux, savoir plus, car nous
savons que cette connaissance est indispensable. Il n'y aura là que
trois sortes d'interviewés, les juifs, les polonais et les allemands,
les victimes, les témoins et les bourreaux. Pas de discours superflu.
Les plans et les témoignages s'enchaînent parfois de manière cohérente,
parfois il n'y pas de logique évidente, seulement la nécessité de
montrer, de faire suivre les récits et les images dans cet ordre-là,
sans explication mais avec beaucoup de raison. C'est toujours
inexprimable, Shoah est un monstre organique qui se construit et se
déconstruit au fur et à mesure, il y a une avancée et pourtant les mêmes
témoins reviennent, les mêmes témoignages se répètent, on tourne en
rond, on revient sur nos pas, il y a un recul et pourtant la direction
est claire : de la vie à la mort, tout autant que de la mort à la vie, à
la mort.
Et toujours, comme une litanie sans fin, les trains, les trajets qui se
répètent, les travellings avant qui nous rapprochent toujours plus de
l'entrée des camps, des déportés qui sont arrivés là, et les travellings
arrière qui rendent la vérité toujours plus inaccessible, l'horreur
toujours plus démesurée, incommensurable. De longs panoramiques semblent
chercher des traces, des fantômes de l'horreur, des hurlements de
douleur. Et toujours, le vide impassible de la nature, du temps qui a
fait son oeuvre. Le souvenir est l'affaire de l'homme, le passé ne peut
ressurgir que si on le cherche, désespérément, intensément. L'absence
envahit l'image, contredisant les récits monstrueux, inimaginables.
Lanzmann pose ses questions, inlassablement, avec une finesse
extraordinaire, tel un archéologue de la mémoire, traquant le passé là
où il peut être enfoui, traquant la vérité derrière les apparences,
derrière la culture de l'oubli et sa mise en place à grande échelle
qu'avaient effectuées les nazis.
Parfois, quand Claude Lanzmann comprend la langue de son interlocuteur,
les témoignages sont sous-titrés, parfois au contraire, nous devons
attendre que la traductrice prenne la parole. Nous sommes alors dans
l'attente, nous vivons le récit deux fois, d'abord l'émotion du témoin
puis le sens de son témoignage. Dans ce décalage, il y a tout ce qui
existe entre le ressenti et la vérité dont il est l'expression. Il y a
tout ce qui existe entre ce qui s'est passé et ce qui en reste, ce que
nous en pouvons approcher.
Quand l'expérience est terminée, le spectateur est submergé. Shoah n'est
pas une oeuvre qu'on analyse tout de suite, car sa construction est
floue voire inexistante, car il n'y a pas de logique. Shoah est une
oeuvre qu'on commence par ressentir, nous sommes laissés avec une
multitude d'images, certaines vues par les yeux de la caméra, certaines
rêvées grâce au cinéma, à cette association de mots et d'images, de sons
et de mouvements. Shoah est une oeuvre d'art cinématographique car
c'est l'oeuvre de Claude Lanzmann et qu'elle exploite tout ce que le
cinéma a à offrir de mieux pour inventer la vérité. C'est une oeuvre
d'art total car elle parle de la Shoah, mais avant tout de l'homme et de
l'humanité. Car elle est pure communication, communication de ce qui
s'est passé pour les générations d'aujourd'hui, et celles à venir, à
jamais. Elle est oeuvre de mémoire au delà des conventions industrielles
d'un temps. Le film dure plus de neuf heures et ne traite que d'un
sujet ultra-précis, sans jamais expliquer ce qu'il y a autour, ses
causes ou ses conséquences. Et pourtant, même ce sujet, il est très loin
de l'épuiser. Shoah ne dit pas tout sur la Shoah. Il donne des
témoignages essentiels tout en en proposant une expérience impossible.
Une expérience sensible qui démontre l'impossibilité catégorique de s'en
rapprocher plus et l'impératif, tout aussi catégorique, de propager
cette expérience à travers les hommes, les pays et les époques.
On pourrait rajouter qu'on apprend beaucoup, que les histoires racontées
pourraient toutes être l'objet d'une fiction saisissante, que l'émotion
est si forte qu'on est au-delà de l'émotion. On pourrait rajouter
tellement car Shoah n'est pas un film-réponse, ni même un film-question.
C'est un film purement moral, une nécessité, pour Claude Lanzmann comme
pour l'humanité. Et pourtant Shoah ne reste qu'un film, il n'est pas
l'ultime film sur son sujet (la preuve en est que Lanzmann lui-même
livrera d'autres films pour compléter son chef d'oeuvre), il n'est qu'un
pas. Mais pour la mémoire, pour la réflexion, pour le XXème siècle,
pour le spectateur, pour les juifs, pour l'humanité, pour le cinéma,
pour l'éthique et pour l'art tout entier, il est un pas de géant. Un
choix aussi courageux qu'invraisemblable.
9/10
Ted