
On l'avait compris après The Fountain, l'oeuvre d'Aronofsky est une
quête perpétuelle, toujours identique et toujours différente, la quête
de l'absolu. Aronofsky est le cinéaste de l'absolu.
L'asbolu mathématique. Pi. La perfection de l'univers, de ce nombre
irrationnel qui représente le rapport entre ce qui est droit et ce qui
est courbe. Cet absolu a un nom : la vérité.
L'absolu fantasmé. Requiem for a dream. La perfection de ce que l'on
imagine, et de ce qu'on atteint l'espace d'un instant sous l'emprise de
la drogue. Cet absolu-là, c'est le bonheur.
L'absolu entre deux êtres. The Fountain. La perfection de l'autre, la
communication parfaite, au-delà des circonstances, au-delà de la vie.
Oui, l'amour.
The Wrestler semblait, rien qu'en apparence, fuir ce modèle et chercher
au contraire un naturalisme cru, presque social. Pourtant, le lutteur
cherchait encore l'absolu. La rédemption. L'absolu dans l'individu, dans
la gloire personnelle. La perfection de l'instant, juste pour soi,
juste pour tous les autres, reconnaissants. Si difficile à déchiffrer,
cet absolu-là auquel était arrivé Darren Aronofsky, c'était l'absolu le
plus trivial. Simplement la vie.
Et puis, l'absolu esthétique. Black Swan. La perfection de la beauté. Il
y a eu la vérité parfaite, le bonheur parfait, l'amour parfait, la vie
parfaite. Il restait l'art parfait, sans aucun doute.
Quête d'absolu, donc quête de perfection. Cette quête, tous les
personnages Aronofskyien s'y sont brûlé les ailes. Tous ont fini seuls,
presque heureux d'avoir touché le fond du désespoir. Le fond, c'est déjà
un absolu. Les dernières images des films d'Aronofsky sont toujours
terribles, et pourtant, elles sont implacables, c'est comme si dans la
brutalité sans concession de l'échec, il y avait forcément la résolution
du problème qui avait obsédé le personnage.
Black Swan est comme un condensé de l'oeuvre encore jeune du cinéaste.
Il reprend à The Wrestler cette manière frontale, presque documentaire,
de filmer le corps et les déplacements de Nina. Comme The Wrestler,
Black Swan est un film sur le spectacle, sur la torture du corps. C'est
un film profondément charnel qui ne s'attache qu'à un personnage et
reste collé à lui tout du long. Après le catch, spectacle soi-disant
grossier, Aronofsky parle du ballet, art majeur. Comme pour mieux
signifier le peu d'espace qu'il y a entre ces deux sortes de
représentations chorégraphiées qui font naître la beauté de la
souffrance et traitent avec mépris les injures du temps qui passe. Dans
les deux cas, les artistes/sportifs, toujours interprètes, y consacrent
leur vie, y cherchant la perfection et la gloire.
Mais The Wrestler était d'un réalisme froid. Dans le ton de l'histoire,
Aronofsky n'y reprend que la monstruosité du personnage principal. Pour
le reste, pour la réalité qui se déforme peu à peu jusqu'à agresser
Nina, il faudra chercher dans Pi (la schizophrénie) et surtout dans
Requiem for a dream. Les frigidaires ne bougent plus tous seuls mais les
miroirs, déjà là dans les deux premiers films du cinéastes, deviennent
omniprésents, milieu de la danse et obsession de l'image obligent. C'est
aussi dans ces deux premiers films qu'on retrouve la magie du montage nerveux et des plans hallucinants qui contredisent, dans Black Swan, la
caméra à l'épaule empruntée à The Wrestler. Aronofsky fait ici une
synthèse de ses dernières réalisations et saupoudre son exploration
documentaire d'effets chocs propres à la fiction la plus manipulatrice.
Quant à la beauté baroque qui explose ici et là et place le film hors
des frontières du temps, notamment dans les spectacles, elle semble
venir tout droit de The Fountain.
La virtuosité visuelle d'Aronofsky, le mélange improbable, semble tenir
sur un fil, toujours proche du déséquilibre, toujours au bord du
précipice. Pourtant, le funambule parvient de l'autre côté avec une
légèreté effrayante au regard du gouffre qu'il avait sous les pieds.
Black Swan est une adaptation très libre du Lac des cygnes qui fait
forcément penser aux Chaussons rouges (de Powell et Pressburger). Une
danseuse en quête de perfection se perd à force de s'identifier au
personnage qu'elle interprète. Sauf qu'ici, il n'y a même pas d'histoire
d'amour pour rompre la solitude de Nina. D'un bout à l'autre, elle est
seule et cherche l'autre, qui la renvoie toujours à elle. Black Swan,
c'est la recherche de l'autre, sans jamais le trouver, sans jamais voir
personne à part soi-même. La mère de Nina est le spectre de ce qu'elle
pourrait devenir, danseuse ratée et triste, qui vit par procuration.
Beth est ce qu'elle deviendra bien avant, quand son tour sera passé. Et
Lily, c'est celle qu'elle était avant d'être choisie, ou celle qu'elle
devrait être pour être le cygne noir, ou celle qu'elle voudrait être, ou
encore celle qu'elle est et qu'elle refoule. Toujours elle. Dans les
autres, on ne voit jamais que soi. Constat effarant.
Le film frôle constamment le fantastique et ne s'y perd jamais, la
vision de Black Swan est éprouvante, stimulante, d'une beauté
époustouflante. Les nerfs du spectateur sont mis à très rude épreuve et
on peut regretter la manière très frontale, très évidente, avec laquelle
Aronofsky traite son sujet. Tout est affaire de symboles connus, la
perte de soi, la peur du double qui mange et vole notre vie (Docteur
Jekyll et Mister Hyde), la crainte de ne pas être à la hauteur, les
désirs refoulés. Pourtant, le spectateur est prisonnier de Nina, il
devient elle, se perd en elle, ressent sa folie comme si c'était la
sienne. Aronofsky est maître dans l'art de rendre le vertige palpable,
déjà dans Pi, nous ressentions les angoisses existentielles de Max, déjà
dans Requiem for a dream, nous étions lobotomisés devant notre poste de
télévision, attendant anxieusement les pilules amincissantes dont nous
avions besoin. Ici, nous sommes Nina. Natalie Portman a visiblement elle
aussi connu cette métamorphose : elle explose dans ce qui est à ce jour
son plus grand rôle.
Et le film, diamant brut qui nous paraissait un peu monolithique,
projette des reflets inattendus. La pulsion sexuelle, son lien avec
l'art, avec l'autre, l'abandon de soi, le désir masochiste, le besoin
d'être dominé. Le poids des parents, et la position paradoxale de
l'enfant, entre désir d'être surprotégé et volonté d'émancipation. Ici,
la mère a essayé de façonner sa fille. Elle a beau se poser en victime,
elle est simplement coupable. Les modèles deviennent tous dangereux : la
mère, Beth, le metteur en scène, Lily, le personnage du Lac des cygnes.
Comment trouver son identité propre parmi les autres? Parmi le reflet
des autres? Il nous faut encore parler de la technique qui, même
parfaite, ne crée jamais de l'art. L'art n'est pas de la technique.
L'art peut se permettre d'être imparfait, approximatif. L'art, c'est la
grâce, le déséquilibre, la maîtrise qui nous échappe et qui se
transforme en vie. C'est quand la forme perd de son importance. C'est la
passion, la perte de contrôle. C'est l'orgasme.
Nina cherche la perfection. Mais la perfection, c'est la mort. L'homme
est heureusement imparfait. Black Swan, parfois trop explicite, est un
film légèrement imparfait. Un film tout noir et blanc. Qui brille.
9/10
Ted