
Salut Woody. Ca t’ennuie pas si on se tutoie ? C’est plus simple je trouve, plus jeune, plus espagnol – je dis ça rapport à ton dernier film. Justement, je sors de la séance, je t’avoue que je suis un peu déçu. Tu veux bien le présenter un peu pour nos lecteurs ?
Le synopsis est simple : deux jeunes américaines, une blonde - Christina (Scarlett Johansson), et une brune – Vicky (Rebecca Hall) - sont en vacances à Barcelone, officiellement pour que Vicky puisse terminer sa thèse sur la culture catalane. Elles vont y rencontrer un peintre catalan qui va chambouler leurs projets. En réalité, elles sont toutes les deux un peu paumées, Vicky hésitant à se marier tandis que Christina n’arrive pas à se passionner durablement pour quoi que ce soit. Mais tout cela, la voix off nous l’explique dès l’introduction, c’est plus facile pour le spectateur.
Justement, la voix off, elle n’en ferait pas un peu trop ? Moitié audio-guide de voyage, moitié psychologie de bazar, elle plombe un peu le récit, non ? Il me semble qu’au cinéma - mais je peux me tromper- on n’a pas besoin de nous expliquer qu’un personnage est perdu ou angoissé ; on la voit, Scarlett, faire ses yeux de biches.
D’accord, peut-être que la narration n’est pas toujours convaincante ; mais j’avais envie avant tout que le spectacteur appréhende cette histoire comme un conte. Barcelone, c’était une découverte un peu magique pour moi ; il me semblait nécessaire de retranscrire dans le film ce charme qui imprègne la ville, c’est l’un des moyens que j’ai employé.
Parlons-en, du lieu. D’une part, on ne voit pas Barcelone tant que ça ; deux ou trois plans à la terrasse d’un café, une visite chez Gaudi, une ruelle typique avec bar à tapas – et toujours la voix-off qui nous lit le Lonely Planet. Le reste du temps, les personnages visitent la campagne – c’est toujours joli, font du vélo ou mangent du saucisson dans les prés fleuris. Je ne suis pas un grand connaisseur, Woody, mais il me semble qu’à New York et même à Londres tu t’en sortais beaucoup mieux. Une vraie atmosphère, un sens du lieu. Pas un diaporama de cartes postales touristiques, comme ces petites jumelles en plastique rouge qu’on vend près de la Tour Eiffel. Pas une Barcelone complètement vidée de ses habitants (personne n’y parle catalan !), pas des clichés sur les européens artistes bohèmes adeptes des plans à trois et de l’amour libre. Bon, le réalisme pour le réalisme, c’est idiot. Personne ne te reprochera de ne pas avoir fait un documentaire sur la culture catalane, ce n’est pas le propos. Un vrai voyage au pays des clichés, ça n’aurait pas été inintéressant non plus ; mais je trouve que le film affecte une distance qui ne collent pas vraiment avec la naïveté du décor.
Tu ne parles que de décor, mais pas de l’histoire, ou des personnages ; on n’a même pas encore abordé le cas Penélope Cruz…
J’y viens, j’y viens. Pour être tout à fait honnête, il y a aussi des choses que j’aime beaucoup dans le film ; cette idée à double tranchant d’une histoire qui boucle, se replie sur elle-même. La fin du film arrive, et rien n’a changé, ou presque : un peu plus de tristesse, quelques regrets, de l’amertume. Le film tout entier se présente comme une parenthèse : belle, parfois, ce qui lui donne du charme ; un peu vaine aussi. De même : l’amour de Javier Bardem et Penélope Cruz, qui déborde de tout côté, ne se suffit pas à lui-même et que Scarlett Johansson vient canaliser. C’est souvent maladroit, mal exécuté, mais ça fonctionne parfois.
Et la seconde histoire, entre Vicky et son mari ?
J’ai du mal à éprouver un quelconque intérêt pour ces deux là. Le fiancé de Vicky est une caricature de bourgeois américain tout comme Javier Bardem est une caricature d’artiste espagnol. Sans même l’acidité, la verve d’un Match Point, ou l’énergie qui émanait (encore) d’Anything Else. Une simple caricature, plate, sans relief, sans émotion donc. Avec en plus le tic de scénario qui justifie les doutes de Vicky par la situation du couple hébergant les deux jeunes américaines : « tu m’encourages à briser mon couple car tu es déçu par le tien ». Tout trouve sa place, tout est justifié psychologiquement, expliqué, surligné. Un peu facile, non ?
Pour moi, ça reste une bonne idée. Je voulais faire un film qui soit gai en façade, printanier, en jouant sur la part de magie que représente l’Espagne ; tout en imprégnant l’histoire d’un certain désenchantement, une angoisse, une insatisfaction, jamais trop loin, au creux de chaque scène.
Je vois bien l’intention ; je crois seulement que les faiblesses du scénario, la paresse de la mise en scène (Penelope, Scarlett et Javier, tout ça pour donner un film moins sensuel que Match Point ?), les clichés, font que j’ai du mal à croire à tout cela. Mais ce n’est pas très grave, tu pourras toujours te rattraper dans le film de l’an prochain. Ça se passe en France, en plus ?
Oui, je tourne à Paris cette fois.
Bon, alors oublie les baguettes et le fromage, n’attarde pas trop ta caméra sur le Sacré-Cœur et ça devrait aller. On se revoit à ce moment là...